Intérêt du taping et du strapping dans la rééducation de l'épaule instable ou conflictuelle

Jean Michel GRAND

Masseur-kinésithérapeute Ostéopathe

Le bandage est une méthode utilisée depuis l’Antiquité afin de limiter le mouvement d’une ou plusieurs articulations. C’est l’apparition de bandes collantes aux Etats-Unis dans les années 60 qui a permis le développement réel des techniques de contentions à visée thérapeutique. Depuis les années 90, de nombreuses situations cliniques peuvent relever d’un traitement par contention pour l’appareil locomoteur (Rouillon, 1992) [1]. Aujourd’hui, la prise en charge grandissante en France, des bandes de Strapping est le témoin de son usage important. En 2010, 20 millions de bandes ont été remboursées par l’Assurance maladie d’après une étude de la Haute Autorité de Santé (Schapiro-Dufour et al. 2012) [2]. 

Le Strapping est un moyen de contention destiné à maintenir une articulation dans une position non douloureuse. Il doit cependant limiter le mouvement algique tout en maintenant libres les autres amplitudes et articulations. 

Depuis, d’autres techniques de bandages ont fait leur apparition : le Taping, d’origine japonaise crée en 1979 par Kenzo Kase [3], qui s’est surtout développée aux Etats-unis dans les années 90 et en Europe depuis 2007 est devenu en bientôt 30 ans une technique planétaire. En 2008, déjà plus de 78000 praticiens pratiquaient cette technique et plus de 150000 dans le monde entier (Kase, 2012) [4]. Il est pourtant difficile aujourd’hui d’en connaitre les vrais intérêts pratiques pour nos patients de cabinet. Cette méthode est-elle réservée au traitement des pathologies sportives ? Quels sont leurs effets et indications ? Va-t-elle remplacer le Strapping conventionnel ?

Le Taping, que pour les sportifs ? 

L’exposition médiatique de plus en plus importante dans de nombreuses disciplines sportives est probablement l’une des raisons principale de l’évolution rapide de la méthode de Taping. Cette technique souffre toutefois de cette image qui l’associe au traitement des pathologies sportives et qui lui accorde sa réussite plus à un effet de mode qu’a un réel intérêt thérapeutique. Son créateur, n’avait pourtant pas destiné cette méthode à cette vocation restreinte mais plutôt initialement en rhumatologie dans le cadre d’une pratique de Chiropractie. Il semble néanmoins que le champ d’application du Taping dépasse largement le cadre de la médecine sportive et revienne vers les indications thérapeutiques premières de son créateur. De nombreuses formations aux techniques spécifiques du Taping sont désormais disponibles pour les pathologies en rhumatologie, en traumatologie, en neurologie périphérique, en viscéral, en maxillo-facial, en pédiatrie, en posturologie, en podologie…

Quelle différence avec le Strapping ? 

L’évolution de cette nouvelle technique mène souvent à la question de la différence entre la méthode de Taping et les méthodes de Strapping conventionnelles. A la différence des Strappings classiques qui ont un effet de protection en réduisant les mobilités, le Taping est basé sur le mouvement : le patient peut donc conserver l’entière mobilité de ses articulations. C’est le mouvement qui permet d’activer les « Tapes » dans les gestes de la vie courante. Les patients pouvant aisément vivre avec leurs montages sans contrainte pour leur vie quotidienne, professionnelle, loisirs ou sportive.  

Sa membrane est perméable et  permet l´évaporation. Son port n’entrave pas les activités de la vie quotidienne puisqu’il est possible de prendre sa douche, voire de nager avec. Il est donc possible de les porter plusieurs jours, parfois même jusqu´à 10 jours.  

Elle existe en différentes largeurs et couleurs suivant les marques. La couleur du « Tape » a pour les asiatiques théoriquement son importance, le bleu étant plutôt « apaisant », le rouge «tonifiant ». Les bandes n’ont pourtant aucune différence de fabrication, de forme ou d’élasticité en fonction de leur couleur. C’est le mode d’application, la tension et l’orientation du montage qui amènera l’effet désiré. Son principe repose principalement sur deux effets : la stimulation des récepteurs de la peau et l’amélioration de la micro- circulation locale.  

De nombreuses marques existent aujourd’hui et les bandes présentent des caractéristiques et qualités très variables. Les critères que doit réunir une bande de Taping reposent sur la qualité de l’adhésion, du tissage et de l’élasticité. 

Les indications les plus courantes du Tape  

Les découvertes du Dr Guimberteau en 2004 [5]  sur la structure, la mécanique des glissements intertissulaires et leur fonctionnement (peau, conjonctif, muscles, vaisseaux, nerfs, viscères…) ont contribué à la révision de certains protocoles de soins. L’immobilisation stricte et prolongée a laissé la place à une stratégie thérapeutique axée sur le mouvement (Geoffroy 2013) [6]. 

Les principales indications rencontrées en pratique de cabinet sont le plus souvent les lésions ou contractures musculaires, les douleurs tendineuses, les instabilités articulaires, les troubles circulatoires et œdèmes post traumatiques, ou chirurgicaux, les lombalgies ou cervicalgies. Les résultats de la technique de Taping dépendent principalement du bon choix de la stratégie thérapeutique adoptée. Ce procédé nécessite de ce fait un enseignement spécifique permettant la maîtrise de chaque montage, les modalités de combinaisons et les règles de priorités. Chaque Taping est composé de plusieurs montages de base et son efficacité dépend principalement de la bonne combinaison de ces différents montages. « Il faut préférer le bon choix de la technique plutôt que la technique préférée » (Aguirre T. 2010) [7] 

Les principaux objectifs du Taping 

Le Taping a 5 champs d’action principaux. 

Il peut contribuer suivant le montage effectué à : 

  • L’amélioration de la fonction musculaire permettant un effet tonifiant ou relaxant. 
  • L’éveil proprioceptif articulaire. 
  • Le traitement des fascias permettant la restitution des plans de glissement superficiels par rapport aux plans profonds. 
  • Le traitement des troubles trophiques par l’activation du système lymphatique. 
  • L’antalgie par l’augmentation de la trophicité locale. 

Les contre-indicationsau Taping 

En dehors des phénomènes d’allergie à l’adhésif acrylique, des plaies non fermées et des patients diabétiques, la plus grande contre-indication est la méconnaissance de la technique, l’absence d’efficacité ou de résultats pouvant alors être imputés à la méthode et non à une application non maîtrisée du praticien.  

Quelle technique choisir ? 

En pratique de cabinet, le Taping prend une part de plus en plus importante dans l’arsenal thérapeutique du kinésithérapeute. La demande grandissante des patients et leur sensation de confort exprimée lors du port du Taping incite à mieux cerner les différences avec le Strapping. Lequel choisir ? Devant cette option, le thérapeute doit faire preuve de logique pour utiliser la bonne technique au bon moment. Christophe Geoffroy [6] a établi un tableau d’aide à la décision pour le choix du montage en fonction de la pathologie et des 2 principales phases du traitement : la phase aigüe ou la phase chronique.   

Voici un exemple de stratégie thérapeutique appliquée au traitement de l’épaule instable ou conflictuelle. Le traitement des pathologies de l’épaule qu’elles soient d’origines traumatiques ou micro-traumatiques associe des différents bandages à des étapes variables de la prise en charge rééducative.

La phase aigüe ou post-traumatique

En phase post traumatique l’usage du Strapping est préféré pour son meilleur maintien de l’épaule blésée. Cette stabilisation a pour ambition de réduire les mouvements qui ont provoqué la blessure. Pour le mécanisme lésionnel le plus fréquent en abduction, rotation externe forcée de l’épaule, le Strapping doit limiter la rétropulsion horizontale, et l’abduction, rotation externe. La tension des bandes est très importante au début mais le Strapping va avoir tendance à se détendre au fil du temps. Il faudra donc renouveler le montage au maximum tous les 5 jours pendant au moins 3 semaines. Un Strapping bien réalisé assure un maintien de bonne qualité mais l’immobilisation dans une attelle coude au corps type Dujarrier reste toutefois, pour une bonne mise au repos de l’épaule, l’option préconisée par les orthopédistes pour les luxations ou fractures.   

La phase chronique ou rééducative

Les pathologies micro-traumatiques de l’épaule pouvant altérer la coiffe des rotateurs soit par sur sollicitation ou par conflits doivent inciter au recours du Taping en complément de la thérapeutique mise en place. 

De nombreux auteurs ont répertorié les principaux facteurs favorisant un atteinte micro-traumatique du complexe de l’épaule (Dufour et Pillu [8], Weiser et al. [9], Kibler [10], Kibler et McMullen [11], Burkhart et al. [12], Warner et al. [13]). Ils ont mis en évidence des adaptations posturales qui découlent de déséquilibres musculaires antéropostérieurs de la ceinture scapulaire. Ils ont observé une augmentation de la cyphose thoracique, une antéprojection de la tête et un enroulement des épaules favorisant une distension du ligament gléno-huméral inférieur, réduisant son effet hamac pour la tête humérale. [3]. Cette attitude posturale se traduit par une sagittalisation excessive des scapulas (Figure 3) qui serait dommageable pour la coiffe des rotateurs et le contrôle proprioceptif de l’épaule (Grand, 2012) [14] 

Les facteurs prédisposant regroupent donc principalement : 

  • un déséquilibre des chaines musculaires antéro-postérieures de l’épaule, 
  • un trouble postural en cyphose thoracique et enroulement des épaules,  
  • une hypoextensibilité des muscles sagittalisateurs de la scapula (Everline 2009) [15], 
  • une faiblesse des muscles frontalisateurs de la scapula. 

 

Le Taping s’insère, en la phase rééducative, en complément de cette stratégie et son recours permet par la combinaison de montages de base de prolonger le traitement du kinésithérapeute. Ce montage peut être réalisé en plusieurs étapes associant 2 effets recherchés :  

  • La correction posturale des scapulas (Montage Facilitant Rhomboides + Montage Détonifiant Petit Pectoral + Montage correction fonctionnelle des épaules). 
  • Un éveil proprioceptif de l’épaule (Montage Facilitant Supra-épineux + Montage éveil proprioceptif). 

Le Taping n’a enfin pas vocation ou ambition à se substituer aux techniques kinésithérapiques conventionnelles de soins, de rééducation ou de physiothérapie mais plutôt de complémenter ou prolonger la stratégie thérapeutique adoptée. 

La phase de la reprise

En phase de reprise des activités loisirs, sportives ou professionnelles le Strapping permet un meilleur maintien pour réduire les risques de récidives en limitant les amplitudes maximales des mouvements à risque, principalement l’abduction, rotation externe de l’épaule. Cette contention préventive devra être d’abord renforcée par des bandes rigides assurant une meilleure contention et sera progressivement réduite dans sa tension par l’usage exclusif de bandes élastiques. Le sevrage du Strapping devra enfin achever cette dernière étape de la réadaptation à mesure que le patient recouvre un bon confort de son épaule et un meilleur contrôle proprioceptif. 

Conclusion

Le Taping a fait son apparition en France depuis quelques années dans le monde du sport. Désormais, son utilisation tend à augmenter pour des indications de pathologies courantes et une demande croissante des patients de cabinet. Il est utilisée par des Kinésithérapeutes ayant suivi une formation spéciale afin d’acquérir la connaissance et la maitrise des montages. En complément de la thérapeutique conventionnelle, il permet de traiter les pathologies musculaires, tendineuses, articulaires ou circulatoires et aide à corriger certaines anomalies posturales.  

A travers l’exemple précis de l’instabilité de l’épaule ou conflictuelle et des facteurs de risque prédisposant, cette étude montre que les indications du Taping ou du Strapping dépassent largement le cadre de la pathologie sportive. « L’erreur majeure consiste à choisir la facilité. Copier-Coller un montage sans réflexion n’apporte pas de garantie de résultat » (Bruchard, 2011) [16]. Le thérapeute doit faire preuve de logique pour le bon choix de la technique à adopter en fonction de la phase de la rééducation :  

  • En phase post traumatique, inflammatoire ou aigüe, le Strapping de l’épaule est préféré pour sa meilleure limitation des amplitudes articulaires douloureuses. 
  • En phase de rééducation ou chronique, le Taping sera un bon complément au traitement mis en place et permettra son prolongement en dehors des séances. 
  • En phase de reprise des activités loisirs, sportives ou professionnelles le Strapping permet enfin, à visée préventive, de réduire les risques de récidives. 

La technique de Taping souffre toutefois de ne pouvoir apporter une validation objective et scientifique aux résultats empiriques. Son application devrait malgré tout continuer à s’étendre mais elle ne va pas pour autant remplacer le « bon vieux Strapping » puisque ses indications sont différentes et donc complémentaires.  

Bibliographie :

  1. ROUILLON O. Le strapping : les contentions adhésives appliquées au membre inférieur. Tome 1. Vigot. Paris 1992. 
  2. SCHAPIRO-DUFOUR E. LOIRET I. STANEL S. LECLERC S. Dispositifs de compression et contention médicale à usage individuel. Utilisation en Orthopédie / Rhumatologie / Traumatologie. Rapport d’évaluation HAS; Oct 2012;5-8. 
  3. KASE K. WALLIS J. KASE T. Clinical Therapeutic Applications of the KinesioTaping Method – 3rd Edition; Fev 2013. 
  4. KASE K. KT1: Concepts de base de la méthode Kinésio Taping. Kinésio Taping association internationnal. IP,LLC. 2012. 
  5. GUIMBERTEAU J.C. Promenades sous la peau. Elsevier Masson. 2004. 
  6. GEOFFROY C. Strapping et Taping. Guide pratique de contentions. Editions C.Geoffroy. Collection sport+. Dec 2013. 
  7. AGUIRRE T. Kinesiology Taping. Teoria y practica. Biocorp Europa. 2010. 
  8. DUFOUR M. PILLU M. Biomécanique fonctionnelle, Epaule : 2007; Masson. 291-336. 
  9. WEISER W-M. et al. Effects of Simulated Scapular Protraction on Anterior Glenohumeral Stability. Am J Sports Med 1999 Nov-Dec ;27(6):801-5. 
  10. KIBLER B. Management of the Scapula in Glenohumeral Instability. Techniques in Shoulder & Elbow Surgery: Sept 2003;4(3):89-98. 
  11. KIBLER B. MC MULLEN J. Scapular dyskinesis and its relation to shoulder pain. Journal of the American  Academy of Orthopaedic Surgeons, Vol. 11, No. 2, March/April 2003. 
  12. BURKHART S.S. MORGAN C.D. KIBLER B. The Disabled Throwing Shoulder: Spectrum of Pathology. Part III: The SICK Scapula, Scapular Dyskinesis, the Kinetic Chain, and Rehabilitation. 
  13. WARNER JJP. MICHELI L. ARSLENIAN L. Scapulothoracic motion in normal shoulders and shoulders with glenohumeral instability and impingement syndrome. Clin Orthop 1992; 191-199. 
  14. GRAND JM. Comment dépister et prévenir le risque d’instabilité d’épaule chez le joueur de rugby : étude cinématique 3D et proposition de prévention. Pathologies de rugbyman, 2e éd. Sauramps Médical;Oct 2013:299-312. 
  15. EVERLINE C. Multidirectional Shoulder Instability Scapular Rehabilitation. 2009.   
  16. BUCHARD A. MOURAILLE O. Applications raisonnées du Taping par la Physiotaping Therapy. Bases scientifiques et méthodologiques. Ed Ksport;Tome1;2011.