Instabilité chronique de cheville : intérêt du jerk pour la quantification du risque d'entorse lors de la marche

T. DE SOUSA, C. MENEZ , M. L'HERMETTE, E. HELD and C. POULIQUEN



Introduction

L’entorse latérale représente près de 85 % des blessures de la cheville (Fong et al., 2007). L’Instabilité Chronique de Cheville (ICC), est une complication possible de ces traumatismes. Cette pathologie se caractérise par des sensations d’instabilité de cheville et d’une exposition récurrente à des entorses latérale (Delahunt et al., 2010). En 2018, selon la Haute Autorité de Santé (HAS) en France, on estime environ 6 000 entorses par jour, ce qui représente sur une année, plus de 2 millions de cas. La littérature est parvenue à identifier certains troubles associés à cette pathologie. Parmi eux, des déficits neuromusculaires et une faiblesse musculaire des fibulaires sont mis en évidence (Thompson et al., 2018). Ces muscles, agissent comme principaux stabilisateurs du pied lors de la locomotion. Leurs actions produisent l’éversion du pied, ce qui induit un déplacement médial du centre de pression (Perez et al., 2008). Le rôle de ces muscles est alors essentiel lors d’une entorse latérale.

En raison de ces troubles que présente cette population, il se pourrait que les individus souffrants d’ICC soient exposés à des variations d’accélérations importantes lors de la locomotion. Ces variations, pourraient entraîner un mauvais positionnement du pied et, en raison des déficits musculaires, les risques d’entorses pourraient être augmentés. Dans le but de mieux comprendre les lésions provoquées par l’entorse, la littérature s’appuie sur l’analyse du mouvement en 3 dimensions, dans le but d’évaluer la cinématique du pied lors de diverses tâches, tel que la marche (Delahunt et al. 2006; Monaghan et al. 2006; De Ridder et al. 2013). À l’aide de ce type d’analyse, il est possible de quantifier le mouvement des articulations et des segments osseux au cours du temps. Le jerk, qui correspond à la 3e dérivée de la position, est un indice qui permet de quantifier ces variations d’accélérations et de les comparer entre individus (Hreljac, 2000). En outre, il est suggéré que lors de la locomotion la trajectoire d’un segment soit planifiée, c’est-à-dire maîtrisée, dans le but de minimiser le jerk (Hreljac, 2000).

La présente étude vise à d’évaluer la cinématique du pied lors de la marche dans le but d’observer, si les sujets souffrants d’instabilité de cheville, présentent des variations du jerk supérieures par rapport à des sujets non-pathologiques.

Pour mener cette étude, une analyse du mouvement en 3 dimensions (Qualisys AB®, Goteborg, Suède) a été réalisée. Deux modèles biomécaniques ont été utilisés pour l’analyse, l’Oxford Foot Model (Carson et al., 2001), et l’Istituti Ortopedici Rizzoli (Leardini et al., 2007) (figure 1). Les sujets ont été recrutés au sein du Centre Orthodynamica (Rouen, France). Un groupe (= 4) était composé de sujets souffrant d’ICC (G_ICC), et ayant subi au moins une entorse ces 12 derniers mois. Un questionnaire d’auto-évaluation a été prescrit à ces sujets afin d’évaluer l’instabilité subjective de la cheville (Cumberland Ankle Instability Tool). Ce questionnaire comporte 9 questions notées de 1 à 5 pour un score total de 30 points. Un score inférieur ou égal à 24 indique la présence d’une instabilité de cheville (Geerinck et al., 2020). Un test de force musculaire des fibulaires (figure 2), à l’aide du dispositif Myolux Medik II ™ (CEVRES Santé, France) a été réalisé pour identifier une éventuelle faiblesse de ces excentrique de ces muscles(Terrier et al., 2014). Le groupe contrôle (G_C) (n = 4), était composé d’individu avec aucun antécédent de blessure ces deux dernières années ou autres troubles pouvant affecter la locomotion. G_C a lui aussi réalisé les tests énumérés précédemment.

Afin d’identifier s’il existe des différences significatives sur les valeurs du jerk entre les groupes, une cartographie statistique paramétrique a été réalisée (Pataky et al., 2013). Cette méthode statistique de comparaison des groupes permet d’identifier très précisément des plages temporelles de différences. Pour ces travaux, nous avons analysé la phase d’appui lors de la marche, où 0 % représente le contact initial et 100 % de décollement des orteils.

Figure 1 Disposition des marqueurs pour l’analyse cinématique selon l’Oxford Foot Model (Carson et al., 2001)) et l’Istituti Ortopedici Rizzoli (Leardini et al., 2007)
Figure 2 Myolux et tâche d’inversion excentrique avec la position de départ (A) et la position finale (B) (Terrier et al.,2014)

Résultats

Les résultats (exemple figure 3) de notre étude mettent en évidence des variations du jerk supérieur chez G_ICC. Ces variations sont majoritairement identifiées dans le plan frontal (inversion – éversion) lors du contact initial et la phase monopodale.

Figure 3 Résultats moyens (ligne, tirets, pointillés) et écarts types (zone ombrée) du jerk du pied (plan frontal) pendant la marche pour G_ICC (ligne bleue) et G_C (tirets rouges). Les zones verticales colorées correspondent au pourcentage de la phase d’appui où un groupe (bleu : G_ICC ; rouge : G_C) est significativement différent de l’autre.

Discussion et conclusion

La littérature met en évidence qu’un mauvais positionnement du pied lors du contact initial va influencer le risque d’entorse de cheville (Tropp, 2002). L’analyse cinématique du pied lors de la marche chez des individus souffrant d’instabilité de cheville, en comparaison à des sujets non pathologique, permet d’identifier une inversion plus prononcée chez cette population (Delahunt et al. 2006; Monaghan et al. 2006; De Ridder et al. 2013).

Nos résultats mettent en évidence des variations d’accélérations supérieures lors du contact initial et le transfert d’appui pour G_ICC. Une décélération, lors du contact initial peut être mise en évidence. Cette décélération pourrait être le résultat d’une stratégie volontaire de pose « contrôlée » du pied, en conséquence des lésions provoquées par l’entorse. En effet, les lésions ligamentaires provoquées par le traumatisme, causent une altération du système proprioceptif (Gutierrez et al. 2009, Willems et al., 2002), ce qui a une incidence négative sur les capacités d’équilibre posturale dynamique (Thompson et al., 2018). Il convient de supposer que les individus qui souffrent d’ICC ont conscience de ces déficits, et qu’ils adoptent alors des stratégies pour assurer le contrôle du mouvement du pied. Cependant, nous pouvons observer une accélération à la suite de cette phase, ce qui pourrait témoigner de difficultés de contrôle du pied lors du transfert d’appui.

Ces variations brusques d’accélérations en début de phase d’appui, pourraient expliquer la raison pour laquelle les sujets souffrant d’ICC soient exposés à des récidives d’entorse. En effet, il est suggéré que le contrôle de la trajectoire du pied permet d’assurer un déroulement du pied en « douceur » (Winter, 1991). De cette façon, des travaux ont pu mettre en avant que des variations importantes du jerk induisent une limitation du contrôle cinématique (Mirelman et al., 2015).

Au regard de nos résultats, et ceux présents dans la littérature, il semblerait que le jerk, soit un indice pertinent afin d’identifier des troubles neuromusculaires que présentent les individus souffrant d’ICC. Nous poursuivons ces travaux au sein du centre pour confirmer ces premiers résultats. L’objectif à terme, serait de parvenir à identifier les personnes à risques à l’aide de cet indice, afin d’aider le praticien dans la prise en charge de cette pathologie.

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